Descartes : mouvement et individuation
On commentera l'article 25, Principes de la philosophie, II.
25. Ce que c'est que le mouvement proprement dit.
Mais si, au lieu de nous arrêter à ce qui n'a point d'autre fondement que l'usage ordinaire, nous désirons savoir ce que c'est que le mouvement selon la vérité, nous dirons, afin de lui attribuer une nature qui soit déterminée, qu'il est le transport d'une partie de la matière, ou d'un corps du voisinage de ceux qui le touchent immédiatement, et que nous considérons comme en repos, dans le voisinage de quelques autres. Par un corps, ou bien par une partie de la matière, j'entends tout ce qui est transporté ensemble, quoiqu'il soit peut-être composé de plusieurs parties qui emploient cependant leur agitation à faire d'autres mouvements. Et je dis qu'il est le transport et non pas la force ou l'action qui transporte, afin de montrer que le mouvement est toujours dans le mobile, et non pas en celui qui meut; car il me semble qu'on n'a pas coutume de distinguer ces deux choses assez soigneusement. De plus, j'entends qu'il est une propriété du mobile, et non pas une substance: de même que la figure est une propriété de la chose qui est figurée, et le repos, de la chose qui est en repos.
28. Que le mouvement en sa propre signification ne se rapporte qu'aux corps qui touchent celui qu'on dit se mouvoir.
J'ai aussi ajouté que le transport du corps se fait du voisinage de ceux qu'il touche, dans le voisinage de quelques autres, et non pas d'un lieu en un autre, parce que le lieu peut être pris en plusieurs façons, qui dépendent de notre pensée, comme il a été remarqué ci-dessus. Mais quand nous prenons le mouvement pour le transport d'un corps qui quitte le voisinage de ceux qu'il touche, il est certain que nous ne saurions attribuer à un même mobile plus d'un mouvement, à cause qu'il n'y a qu'une certaine quantité de corps qui le puissent toucher en même temps.
30. D'où vient que le mouvement qui sépare deux corps qui se touchent, est plutôt attribué à l'un qu'à l'autre.
Parce que nous pensons qu'un corps ne se meut point, s'il ne se meut tout entier, et que nous ne saurions nous persuader que la terre se meuve tout entière, de cela seul que quelques-unes de ses parties sont transportées du voisinage de quelques autres corps plus petits qui les touchent; dont la raison est que nous remarquons souvent auprès de nous plusieurs tels transports qui sont contraires les uns aux autres: car si nous supposons, par exemple, que le corps EFGH soit la terre, et qu'en même temps que le corps AB est transporté de E vers F, le corps CD soit transporté de H vers G, bien que nous sachions que les parties de la terre qui touchent le corps AB sont transportées de B vers A, et que l'action qui sert à ce transport n'est point d'autre nature, ni moindre, dans les parties de la terre, que dans celle du corps AB, nous ne dirons pas que la terre se meuve de B vers A, ou bien de l'occident vers l'orient, à cause que, celles de ses parties qui touchent le corps CD étant transportées en même sorte de C vers D, il faudrait dire aussi qu'elle se meut vers le côté opposé, à savoir du levant au couchant, et il y aurait en cela trop d'embarras. C'est pourquoi nous nous contenterons de dire que les corps AB et CD, et autres semblables, se meuvent, et non pas la terre. Mais cependant nous nous souviendrons que tout ce qu'il y a de réel dans le corps qui se meuvent, en vertu de quoi nous disons qu'ils se meuvent, se trouve pareillement en ceux qui les touchent, quoique nous les considérions comme en repos.
31. Comment il peut y avoir plusieurs divers mouvements en un même corps.
Mais, encore que chaque corps en particulier n'ait qu'un seul
mouvement qui lui est propre, à cause qu'il n'y a qu'une certaine
quantité de corps qui le touchent et qui soient en repos à son égard,
toutefois il peut participer à une infinité d'autre mouvements, en tant
qu'il fait partie de quelques autres corps qui se meuvent diversement.
Par exemple, si un marinier, se promenant dans son vaisseau, porte sur
soi une montre, bien que les roues de sa montre n'aient qu'un mouvement
unique qui leur est propre, il est certain qu'elles participent aussi à
celui du marinier qui se promène, parce qu'elles composent avec lui un
corps qui est transporté tout ensemble; il est certain qu'elles
participent aussi à celui du vaisseau, et même à celui de la mer, parce
qu'elles suivent son cours; et à celui de la terre, si on suppose que
la terre tourne sur son essieu, parce qu'elles composent un corps avec
elle. Et bien qu'il soit vrai que tous ses mouvements sont dans les
roues de cette montre, néanmoins, parce que nous n'en concevons pas
ordinairement un si grand nombre à la fois, et que même il n'est pas en
notre pouvoir de connaître tous ceux auxquels elles participent, il
suffira que nous considérions en chaque corps celui qui est unique, et
duquel nous pouvons avoir une connaissance certaine.






À l'attention de Monsieur Fabien Charreix:
Cher Monsieur,
Je suis doctorant en épistémologie à l'université Paris 7 Denis Diderot.
Mes recherches portent sur la naissance de la dynamique.
Une question m'intrigue dans la cinématique cartésienne: qu'elle était l'intention de Descartes lorsqu'il a introduit la propriété de réciprocité du mouvement?
Car contrairement à la relativité du mouvement par rapport au voisinage, adoptée pour justifer l'immobilité de la terre dans son tourbillon, je n'arrive toujours pas à percevoir l'utilité de la réciprocité du mouvement.
Si vous pouvez m'apporter vos lumières à ce sujet, je vous serais fortement reconnaissant.
Constant Say.
Rédigé par:Say Constant | le samedi 19 avril 2008 à 13H51